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SE DÉPASSER ? HÉLÈNE NOISETTE La conversion...
Article mis en ligne le 23 octobre 2019
dernière modification le 9 novembre 2019
 

SE DÉPASSER ?
HÉLÈNE NOISETTE

La conversion écologique
Un dépassement de soi
par l’acceptation de limites

 

La lecture de Laudato si et l’expérience de personnes engagées dans une démarche écologique suggèrent des pistes pour pen­ser un déploiement à partir même de l’accueil de la finitude. L’acceptation des limites autorise d’autres possibles et ouvre à la relation.

Dans son encyclique Laudato si, le pape François propose un chemin de « conversion écologique ». Une conversion qui commence par la prise de conscience de la fragilité de notre planète et du caractère épuisable de ses ressources. Elle conduit alors à restreindre notre consommation et notre empreinte sur l’environ­nement, comme à freiner certains développements techniques. Mais ne sonne-t-elle pas comme un rétrécissement, qui inviterait à la négation de nos potentialités, au repli, à l’autarcie_ ? Ne contredit-elle pas le besoin de se dépasser, présent en tout homme ? À la suite de l’encyclique de Paul VI Populorum progressio, Benoît XVI rappelait que l’homme est « constitutivement tendu vers l’être davantage » (Caritas in veritate, r4), appelé au développement (Ibid., r8). Comment concilier ces deux perspectives dans une anthropologie chrétienne qui consi­dère l’homme, à la fois « capable » et « faillible » (selon Paul Ricœur), fondamentalement en croissance et confronté à ses propres limites et à celles du monde ?
La lecture de Laudato si et l’expérience de personnes engagées dans une démarche écologique suggèrent des pistes pour penser un déploiement à partir même de l’accueil de la finitude. L’acceptation de limites autorise d’autres possibles et ouvre à la relation. C’est ce qui apparaît dans trois lieux fondamentaux de notre existence : le rapport aux biens, le rapport à l’activité et le rapport à la technique.

  • Sans limite, la croissance est folle...

Notre mode de vie consumériste a des conséquences lourdes : épuisement des ressources naturelles, gaspillage et culture du déchet, pollution, inégalités... Quand la production et la consommation deviennent des buts en soi, au nom de la croissance économique, elles supposent de susciter sans cesse des besoins nouveaux, engendrant une prédation matérielle et énergétique insoutenable. Le consumé­risme est maladif - « compulsif », dirait le pape François (Laudato si, 203). Il témoigne d’un « vide » que l’on cherche à combler par des achats. La personne finit enfermée sur elle-même et ses biens, condamnée à accumuler toujours plus. Car, ayant perdu la « capacité de sortir de soi vers l’autre », elle ne peut plus reconnaître les autres créatures qui l’entourent ni « se fixer des limites pour éviter [leur] souffrance » (Laudato si, 208).

Ce penchant vers le « toujours plus » se manifeste également dans le domaine de l’activité. À l’ère de la rapidaciôn, l’« intensification des rythmes de vie et de travail » (Laudato si, 18) laisse une partie de l’humanité au bord du chemin. Cet activisme signe, lui aussi, « un profond déséquilibre » qui pousse « à faire les choses à toute vitesse pour se sentir occupé » (Laudato si, 225), amenant à agir sans préoccupation pour l’environnement, avec des conséquences nuisibles pour celui-ci.
Enfin, cette tendance se traduit dans l’incapacité d’arrêter le « pro­grès » technique quand il le faudrait. Certes, la tradition ecclésiale reconnaît dans la technique « un lieu formidable de créativité humaine et un don de Dieu » (Caritas in veritate, 69 ; Laudato si, 1o2). Mais elle est bien consciente du « terrible pouvoir » qu’elle donne à ceux qui la maîtrisent : l’être humain est « nu, exposé » à sa propre puissance s’il lui manque « une éthique solide » pour la contenir « dans une abnégation lucide » (Laudato si, To5). Il devient esclave de « prétendues nécessités » qui l’entraînent dans une course en avant potentiellement destructrice de l’humanité ou de la nature humaine, comme l’avait montré en son temps le philosophe Hans Jonas. C’est pourquoi nous avons besoin de « normes de liberté » (Laudato si, 1o5).
Des limites sont nécessaires. Aux premières pages de la Bible, tout est donné, mais Dieu pose une parole : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ; mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Gn 2,16-17). Sans limites, la mort est à l’œuvre. La liberté devient folle, comme pour ces personnes qui, ayant gagné au loto, s’écrient, une fois l’euphorie passée : « C’est trop ! »1 Dans un univers de possibles qui ne cesse de s’étendre, la limite autorise la liberté en lui définissant un espace dans lequel se mettre en acte. À condition cependant de ne pas être obnubilé par l’interdit, comme le serpent de la Genèse...
Car si le terme « limite » est fréquent dans Laudato si, celui de « relations » l’est bien davantage et c’est incontestablement cette visée qui est au cœur de la conversion écologique. L’écologie est la science des relations et Laudato si vise à approfondir nos relations à Dieu, au prochain, à la terre et à soi-même (Laudato si, 66, 7o et 21o). La limite est au service de la communion. Là encore, la Genèse l’illustre : quand les humains refusent le cadre posé par le Créateur, le sol devient dur à cultiver, un malentendu s’immisce entre eux et avec Dieu (Gn 3,1-19)... Au contraire, quand elle est acceptée, la limite devient le lieu où du nouveau peut émerger.

  • Mais l’abnégation est pour un « davantage »


La conversion écologique inclut inévitablement des renoncements matériels. Elle n’est pas d’emblée facile. Mais notre foi chrétienne nous a appris que la vie ne naît que de traverser des morts et nous pouvons envisager une sobriété heureuse, assurés d’« une conviction de foi » : « Moins est plus » (Laudato si, 222).
Un « plus » qui se dit d’abord dans une attention nouvelle aux événements et aux êtres. La sobriété aide à « apprécier profondément les choses » quand, au contraire, « l’accumulation constante de possibilités de consommer distrait le cœur » (Laudato si, 2,22). Cette présence sereine épanouit. Elle permet d’accueillir ce qui est donné, de « remercier des possibilités que la vie offre », « sans nous attacher à ce que nous avons, ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas » (Laudato Si, 222). La sobriété nous libère ainsi de faux besoins qui nous inquiètent inutilement. Alors peuvent se développer des capacités nou­velles de contemplation, de créativité et de relation. Au niveau personnel, en retrouvant la joie de ce qui ne se consomme pas : l’amitié, l’enga­gement associatif, le travail manuel, la prière... À un niveau collectif, en réorientant l’énergie de l’humanité et en déployant ses capacités d’innovation, absorbées aujourd’hui par sa frénésie productive, vers la résolution de ses véritables problèmes. Finalement, la question écologique rouvre celle de l’ascèse. Un terme qui peut mettre mal à l’aise s’il réveille en nous des souvenirs d’une foi triste, des images d’un dieu qui préférerait la mort à la vie... Et le risque existe bien de prétendre se sauver soi-même par un volontarisme qui cache mal l’orgueil qui peut le nourrir. Pourtant, l’ascèse s’avère source de joie quand elle n’est ni recherche de soi-même ni effort impossible, mais occasion de retrouver une maîtrise sur sa vie et de se remettre devant l’essentiel qui fait vivre. De fait, la joie éprouvée par de nombreuses personnes en chemin vers une conversion écologique tient de la prise de conscience qu’elles peuvent s’affranchir de leurs habitudes et vivre en cohérence avec ce qu’elles jugent important. La sobriété est une forme de dépassement, « au-delà de tous les conditionnements mentaux et sociaux » de la société de consommation (Laudato si, 205), des dépendances qu’elle crée et des peurs de manquer.

 

La conversion écologique suppose aussi de réordonner notre rapport au temps et à l’activité. Mais, l’enjeu est là encore une libération. Ralentir évite de prendre son travail pour une « idole », œuvre de ses mains que l’on adore tout en en devenant esclave, refusant par-là d’écouter la voix du Dieu véritable qui convie à la liberté2. C’est pourquoi le sabbat est si central dans la Bible. En incluant « dans notre agir une dimension réceptive et gratuite », il le préserve de l’activisme vide et sauvegarde son sens (Laudato si, 237). L’être humain signifie ainsi sa foi qu’il n’est pas seul à oeuvrer. Il apprend à dépasser l’angoisse d’une action toujours insuffisante et ses conséquences : l’incapacité de discer­ner ou le découragement. Le sabbat ouvre aussi à la compassion. La loi vétérotestamentaire liait le repos du juif à celui de ses serviteurs, de l’étranger, de ses animaux (Ex 23,12). Celui qui sait se reposer risque moins de devenir tyrannique pour autrui.
Enfin, l’appel à se limiter résonne quand la technique devient insidieusement l’ennemie de l’homme. Ce renoncement salutaire est de nouveau invitation à être libre et à honorer la grandeur de l’homme, image de Dieu. Un Dieu dont la « grande puissance est toujours à [son] service » (Sg 11,21) et qui ne se laisse pas dominer par elle. Il n’est tout-puissant que parce qu’il maîtrise jusqu’à sa propre puissance. La théologie contemporaine a vu dans l’acte créateur une autolimitation de Dieu qui se retire pour laisser de la place à d’autres et entrer en alliance. De même, l’homme est invité à accepter des limites pour vivre en société, avec d’autres, sans lesquels il n’est pas de vie bonne possible3.

 

  • Ouverts à une fraternité universelle

Ainsi, la limite apparaît comme un lieu pour « se transcender », en favorisant la liberté, la créativité, mais surtout en rappelant l’existence de l’autre et en brisant le repli sur soi (Laudato si, 208). À l’image de notre épiderme, qui ne permet la vie qu’en étant poreux, elle devient lieu d’échange dès lors qu’elle ne se fige pas en barrière hermétique. Un mode de vie écologique « met avec d’autres », témoignait un jeune en expliquant sa « joie » d’« être vraiment en relation » à travers un habitat partagé, la mise en commun de biens, une action collective4...

Car la conversion écologique crée des liens, ne serait-ce que par les groupes qu’elle suppose pour se soutenir, éviter le découragement et faire avancer l’action. Par ailleurs, poursuivait ce jeune, une démarche écologique est altruiste : les résultats espérés sont « pour les enfants de demain, pour la création tout entière ».
Le dernier mot de la conversion écologique est ainsi à la communion, au nom même de notre foi en un Dieu Trinité. Créée à son image, la personne humaine découvre « la clé de son épanouissement » à mesure qu’elle « sort d’elle-même » et « entre en relation » (Laudato si, 240). La conversion écologique ouvre à plus large. La fraternité à laquelle elle invite n’inclut pas seulement les autres humains mais s’étend à toutes les créatures. Dans Le soleil se lève sur Assise, le frère Éloi Leclerc décrit son doute lancinant, au retour des camps de concentration, sur la possibilité d’une fraternité entre les hommes. Reprenant le « Cantique des créatures » de François d’Assise, il comprend alors que seule une communion qui inclurait toutes les créatures peut assurer la fraternité humaine : sans elle, l’on pourra toujours penser que certains hommes sont moins humains que les autres, pour exclure et tuer. Le pape François, à son tour, ne cesse d’appeler à entrer dans « une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble » envers toutes les créatures (Laudato si, 89).

La conversion écologique suppose d’accepter les limites de notre planète et de notre condition de créature, en renonçant à posséder toujours plus ou à poursuivre une course en avant activiste ou technologique sans âme. Mais ces limites ne rétrécissent ni ne renferment sur soi ou son monde. Au contraire : elles permettent de passer des conditionnements à la liberté, de l’agitation anxieuse à la contem­plation et à la créativité, de l’isolement à la communion avec toute créature. L’homme s’y déploie en s’ouvrant à plus large que lui et découvre ainsi sa vocation profonde à la relation.

 

1..Je reprends cet exemple à Véronique Margron dans La douceur inespérée, Bayard, 2004, p. 80.
2..Paul Beauchamp, La loi de Dieu, Seuil, 1999, pp. 57-60.
3..André Wénin, L’homme biblique, Cerf, 1995, pp. 37-40.
4..Entretien réalisé par Noélie Djimadoumbaye dans le cadre de son mémoire de Master en théologie morale : Le rôle de l’expérience dans le devenir du sujet éthique, à l’heure de l’écologie, Centre Sèvres - Facultés jésuites de Paris, 2019


La conversion écologique
Un dépassement de soi par l’acceptation des limites

  • Sans limite la croissance est folle
  • Mais l’abnégation est pour un davantage
  • Ouverts à une fraternité universelle
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